Toastmasters…à l’ère des médias sociaux

Ce printemps, j’ai assisté à six rencontres des Toastmasters. Parfois seule, parfois en compagnie de mes collègues et amies Geneviève et Lidia. Je n’ai pas fait de discours encore, mais j’ai participé à plusieurs séances d’improvisation et expérimenté divers rôles. Dès la deuxième rencontre, je me portais volontaire pour prononcer un toast.

Pas mal pour une fille qui a déjà échoué des exposés oraux à l’école.

Parfois, je quittais la rencontre et marchais vers le métro Laurier en ayant l’impression de flotter. Je me sentais courageuse. Non, pas courageuse. Téméraire. Terriblement téméraire. Audacieuse. Rebelle. Libre. Profondément libre.

Et c’était grisant.

Mais je retombais vite sur terre lorsque des extraits de blogues, de publications sur les médias sociaux, de baladodiffusions, ou toute littérature écrite par des personnes qui bégaient affluaient à ma mémoire.

  • Jadis, j’étais incapable de prononcer un mot sans bégayer. Maintenant, 21 trophées, prix et rubans de concours oratoires locaux et internationaux décorent mon salon.
  • Faire du théâtre/de l’improvisation/de l’art oratoire m’a permis d’aimer la prise de parole en public/de vaincre ma timidité/de devenir ultra extraverti à la conversation intarissable, que l’on parle de l’histoire du Pérou, des séries au hockey, des tendances en matière de maquillage ou des prévisions météo du lendemain.
  • Je suis membre des Toastmasters depuis 29 ans malgré mon bégaiement et j’ai été mentor de 14 personnes à la parole fluide.
  • Voici mon dernier discours, n’hésitez pas à me laisser vos commentaires! (avec un lien vers un vidéo sur Youtube, qui a récolté 189 mentions J’aime et 143 félicitations et autres renforcements positifs).

Ouf…je lisais ça et ça me mettait une pression terrible sur les épaules.

Moi, je cherchais un déclic. Une étincelle. Quelque chose à quoi me raccrocher. Je me demandais ce qui n’allait pas chez moi, puisque je ne me reconnaissais pas dans ces modèles qui m’apparaissaient inaccessibles.

Semaine après semaine,  je ne trouvais pas de réponse à mes questions. Ça prend combien de temps, avant que j’aie la piqûre? Des jours, des semaines, des mois, des années? Est-ce moi qui recherche trop une gratification immédiate? Est-ce normal que je n’aie aucunement envie de partager mes prestations à mes 300 amis Facebook et à mes 60 amis Twitter? Est-ce normal que ça me cause un Grand Malaise si l’on compte le nombre de « mots de remplissage » que je dis? Est-il normal que j’aie de la difficulté à trouver des idées (géniales ou pas) en direct lors des séances d’improvisation?

Parfois,  je n’avais aucun plaisir. Et, très important, la notion de plaisir faisait partie de mes motivations à être présente.

On me demandait, dans les tours de table, en tant qu’invitée, pourquoi j’étais venue. Je répondais, enthousiaste et enflammée, que j’étais co-administratrice d’un organisme de soutien pour personnes qui bégaient et que je voulais avoir du plaisir à parler en public « avec » mon bégaiement. Plutôt que de chercher à le camoufler, je l’exhibais en toute franchise à mes interlocuteurs.  Qui plus est, je le présentais comme si le bégaiement était un ami plutôt que l’ennemi à combattre.

Ce faisant,  je me sentais outrageusement téméraire et libre. Voir même effrontée et déplacée, dans un monde où l’on comptabilisait rigoureusement le nombre de « euh », de « ben » et de « tsé » que j’osais dire. Et où ce nombre était dévoilé. Armand : 14. Antoine : 12. Amanda : zéro. Aud : 29. Si j’avais fait un discours, le nombre aurait grimpé de façon vertigineuse.

Dis-moi, cher collègue blogueur ou youtubeur, comment te sentais-tu lors de ce moment fatidique? Est-ce que, comme moi, le cœur te débattait?

J’étais dans la comparaison. En plus des modèles des personnes qui bégaient-et-qui-ont-changé-leur-vie qui venaient constamment me hanter, je me comparais aux autres participants à la parole fluide. Avec mon bégaiement, j’avais l’impression d’être toujours à la traîne derrière les autres.

Je me faisais du mal.

J’ai pris une pause pour une durée indéterminée.

Est-ce que je reviendrai? Est-ce que j’essaierai un autre club? Pour l’instant, je n’ai pas de réponse autre que « peut-être ».

Je me demande à quel point mon expérience aurait été différente si je n’avais pas eu inconsciemment cette pression de ressembler à tous ces modèles de personnes qui bégaient dont je lisais les aventures dans leurs blogues respectifs ou sur Facebook. J’ai besoin de modèles plus réalistes, plus ordinaires, plus accessibles. J’ai envie de lire un discours plus nuancé, plus terre à terre, moins sensationnaliste dans les communautés virtuelles de personnes qui bégaient. Je ne veux pas de prix, de trophées, de médailles ou de rubans. Je ne veux pas me métamorphoser en animal social extraverti, mais en même temps, je ne me reconnais pas dans les clichés typiques associés au bégaiement dans la culture populaire. Je ne me reconnais pas dans les choix que l’on me propose.

Je m’appelle Audrey. Je suis fière de communiquer sur le bégaiement. Et dans toute ma complexité et mes contradictions, je suis fière de dire que ma séance d’improvisation du 3 mars n’apparaît pas sur Youtube.

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