Pourquoi travailler sur soi quand on peut travailler avec les autres?- Why working on ourselves when we could work with other people?

Conversation typique sur le bégaiement, avec un individu non-bègue, que j’appellerai ici « Eugénie » pour lui donner une forme humaine. « Eugénie » représente, selon votre choix, l’amie d’un ami, la tante que l’on voit une fois par année dans le temps des Fêtes, la caissière du restaurant ou une inconnue croisée sur le banc d’un métro.

Ad. Stories – (Avec des étoiles dans les yeux, un sourire rayonnant et un enthousiasme contagieux): Cet été, je suis allée à un congrès sur le bégaiement!

Eugénie – Tu sais, je connais quelqu’un qui bégayait! Le beau-frère de l’ami du collègue de travail de mon cousin bégayait quand il était enfant!

Ad. Stories – (Ah non, pas encore ça! Encore une autre qui ne bégaie pas et qui s’imagine Experte en Bégaiement!)

Eugénie – …Mais il ne bégaie plus maintenant! Il a travaillé TELLEMENT fort pour vaincre son problème! Quand on veut, on peut, il faut juste faire des efforts pour s’en sortir!

Ad. Stories – (Soupir d’exaspération et enthousiasme refroidi)

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J’ai eu cette conversation des dizaines de fois dans ma vie avec des personnes qui ont une parole fluide. Chaque fois, je vois s’effriter mes bonnes résolutions de leur parler ouvertement du bégaiement (Advertising, comme diraient mes amis anglophones). Chaque fois, je m’éteins.

Suis-je la seule personne qui bégaie et qui est mal à l’aise par ce genre de propos? Suis-je la seule qui n’aime pas cette allusion à la paresse, aux efforts ou à la volonté? Suis-je la seule qui se culpabilise?

C’est quoi cette supposée association entre le fait de « travailler fort sur sa parole », ce qui permettrait, dans l’imagerie populaire, de parler de façon totalement fluide?

Et dites-moi, ça veut dire quoi, au juste, « travailler fort sur sa parole »?

  • Lire à voix haute pendant 30 minutes par jour, tous les jours, même en vacances, à notre anniversaire et à Noël?
  • Encore mieux, une heure par jour? Est-ce que ce sera suffisant?
  • S’assurer de toujours parler à la façon d’un métronome en faisant un rythme avec les doigts, chanter mes mots ou parler avec un accent qui n’est pas le mien pendant une conversation entre amis? Bonjour la spontanéité et le naturel!
  • Se priver de dessert au souper en guise de punition si l’on a bégayé sur plus de dix mots pendant la journée?

Cessons de culpabiliser sur notre parole! On n’a pas besoin de ce sentiment.

La société me dit : Oui mais…tu n’a jamais été suivie en orthophonie ou en psychologie de façon sérieuse. En plus, tu n’as jamais jeûné, ni été hypnotisée pour te débarrasser de ton bégaiement…Tu n’as jamais rencontré de magnétiseur ou de lithothérapeute non plus. Et tu ne veux pas te lever à 5h du matin pour faire 30 minutes de lecture à voix haute avec des billes dans la bouche chaque matin avant d’aller travailler? L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt! C’est quoi dans une vie, se lever aux aurores pour avoir l’assurance d’avoir une parole parfaitement fluide et exempte de toute trace de bégaiement? Fais une femme de toi!

Je vais vous dire un secret : quand j’étais plus jeune, je pensais que lire des livres à voix haute m’aiderait à moins bégayer. Pendant quelques années, j’ai donc pratiqué religieusement ce rituel. Qui plus est, la lecture à voix haute est ma bête noire. Quelques années plus tard, je bégayais toujours. J’ai donc mis fin, du jour au lendemain, à cet exercice qui grugeait de précieuses minutes de mon temps. Je me suis sentie libérée d’un poids énorme sur les épaules.

Il y a trois ans, j’ai obtenu ma maîtrise et je suis entrée sur le marché du travail, avec un emploi à temps plein, de jour. Ce qui me laisse, quel bonheur, des soirées libres. J’ai enfin du temps pour « avoir une vie ».

La société me dit : Oui mais…au lieu d’avoir une vie comme tu dis, tu devrais plutôt utiliser tes soirées de façon constructive et rentabiliser chaque minute de ton temps! C’est-à-dire, travailler avec acharnement sur ton bégaiement, pour le faire disparaître! Allez hop, au boulot!

Mais au-delà de la gestion de mon temps, les gens qui me connaissent bien dans le merveilleux monde du bégaiement savent que ma devise est : « Pourquoi travailler sur soi quand on peut travailler avec les autres? ».

Je pense de cette manière, puisque j’ai choisi mes batailles. Je ne me bats plus contre mon propre bégaiement, je me bats plutôt pour la démystification du bégaiement dans la société.

J’estime que c’est plus rentable.

1% de la population adulte bégaie, sans distinction de cultures, de langues ou de classes sociales. Et on vit dans une société de performance, où l’imperfection n’est pas tolérée. On doit obtenir des notes excellentes à l’école, des performances sportives parfaites, et plus tard, on veut une maison, un terrain, un mariage et des vacances parfaites. Pourquoi l’élocution échapperait-elle à cette obsession de la perfection?

Pour ma part, je pense qu’il y a tout un travail de démystification, de sensibilisation, mais surtout, de « marketing », à effectuer autour du bégaiement. Il faut améliorer l’image du bégaiement dans la société. Rendre le bégaiement acceptable et accepté. C’est pour moi un objectif à long terme. Un travail de longue haleine et en constante évolution, qui nécessite une patience à toute épreuve et une détermination sans failles. Un travail d’équipe. Heureusement, je ne suis pas seule à y consacrer temps et énergie.

En cette époque axée sur les communications, les médias sociaux, la science et l’information, je trouve inacceptable que le bégaiement soit aussi mal connu dans la société.

Il en reste encore beaucoup à faire. Malgré tout, j’ai de l’espoir pour l’avenir des personnes qui bégaient, pour les enfants qui bégaieront et pour les générations à venir. Le temps où le bégaiement était considéré comme la marque du diable est loin derrière nous, heureusement.

Je dois dire que le fait de participer à des événements qui font la promotion de l’acceptation du bégaiement, tels que les congrès de la National Stuttering Association (NSA), aux États-Unis, me donne l’étincelle que j’ai besoin pour communiquer sur le bégaiement de manière constructive, à l’échelle locale, comme je le fais présentement.

Sur ce, plutôt que de culpabiliser car je n’ai pas fait 30 minutes de lecture rythmée à voix haute ce matin, je vais me féliciter de tout mon travail acharné accompli dans le monde du bégaiement.

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Why working on ourselves when we can work with other people?

Typical discussion about stuttering, with a fluent person, that I will call “Eugénie” to give her a human shape. “Eugénie” represents, according to your choice, a friend of a friend, an aunt that we meet only one time a year during the Holidays, the cashier at the restaurant or the stranger in the metro.

Ad. Stories – (with sparkles in the eyes, a smile and a lot of enthusiasm) : This summer, I went in a conference about stuttering!

Eugénie – Oh, I know someone that used to stutter! The brother-in-law of the friend of the colleague of my cousin stuttered when he was a child!

Ad. Stories – (Oh no! Another fluent person who thinks she is an Expert in Stuttering!)

Eugénie – …But he does not stutters anymore now! He worked SO hard to get rid of his stuttering!  If  we want, we can! We just have to make a lot of efforts to pull through!

Ad. Stories – (Sight of exasperation and lack of enthousiasm).

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I had this kind of discussions many times in my life with fluent people. Each time, I thought to stop my good resolutions to talk freely about stuttering (Advertising, as my English-speaking friends would say!). Each time, my enthousiasm diminishes.

Am I the only one who is upset by this kind of conversation? Am I the only one who does not like the reference to the laziness, efforts and willingness? Am I the only one who blames herself?

What is the correlation between “working hard on our speech”, that could allows, in the popular mentality, to talk with a very fluent speech?

And tell me…what really means “working hard on our speech”?

  • Reading out loud during 30 minutes each day, everyday, even in Holidays, the day of our birthday and in Christmas?
  • Even better, one hour each day? Is it enough?!
  • Talking with a fake accent, singing my words, or always talking with a metronome rythm, and doing a rythm with the fingers during a discussion with friends? Goodbye the spontaneously and the natural!
  • Don’t eat dessert at supper as a punishment if you stutter on more than 10 words during the day?

We have to stop blaming ourselves about our speech! We don’t need this feeling.

The society tells me : Yeah…but…you never met a speech-language pathologist, a psychologist, or an energy therapist. You never get hypnosis for your stuttering. And you don’t want to get up at 5 AM to do breathing exercices, relaxation and reading 30 minutes each day with pebbles in the mouth before going to work. The future belongs to early birds! You have to get up early in the morning to have the certainty to have a perfect and fluent speech without any trace of stutter!

I will share a secret with you. When I was younger, I thought that reading books aloud would helped me to stutter less. During a few years, I practiced this ritual every single day. Plus, reading aloud is my weakness. Some years later, I am still stuttering. I decided to stop that boring exercice that took a lot of my precious time. And you know what? I felt an enormous weight off my shoulders.

Three years ago, I obtained my master degree and I started to work, with a full time and 9 to 5 job. So I had a lot of free evenings. I can « have a life »!

The society tells me : Yeah…but…instead « having a life » as you said, you should use your free time in a constructive way and make profitable each single minute of your time! E.g.: working so hard on your stuttering and make it disappear! Let’s go, WORK!

Beyond the management of my free time, people who knows me in the wonderful world of stuttering knows that my motto is : Why working on ourselves when we can work with other people?

I have this way of thinking because I choosed my battles. I don’t fight against my own stutter, I fight for the demystification of stuttering in the society.

I think that it’s more profitable.

1% of the adult population stutters, regardless the cultures, the languages and the social classes. And we live in  society where the imperfection is not tolerate. We have to get perfect grades at school, perfect performances in sports, and later, we want to get a perfect house, a perfect marriage and perfect vacations. The speech also need to fit in this obsession of the perfection.

In my case, I think that there is still a lot of work to do, about demystification and advertising. Above all, we have to work about marketing of stuttering. We have to improve the image of stuttering in the society. Making the stuttering acceptable and accepted. This is for me, a long-term goal. A goal in work-in-progress that needs a lot of patience and determination. A teamwork. Fortunately, I am not the only one who is still working on it.

In our modern society, with the importance of communications, social medias, sciences and information, I think that all the misconceptions about stuttering are unacceptable.

There is still a lot of work to do to in this way. However, I have hope for the future of the people who stutter, for the children who will stutter and for the next generations. The era when the stuttering was the sign of the devil is away behind us, fortunately.

I attend events that promote stuttering acceptation, such as the Conference of the National Stuttering Association (NSA), in United States. It gives me the courage to communicate positively and locally about stuttering, as I actually do.

Instead of feeling guilty because I did not read aloud with the rythm of a song during 30 minutes this morning, I will congratulate myself for all my hard work in the Wonderful World of Stuttering.

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