Pourquoi travailler sur soi quand on peut travailler avec les autres?

Pourquoi travailler sur soi quand on peut travailler avec les autres?

Il y a des conversations typiques sur le bégaiement, que j’ai eues des dizaines de fois dans ma vie, qui m’énervent.

Des conversations avec l’ami d’un ami, avec la tante que l’on voit une fois par année dans le temps des Fêtes, ou avec un inconnu.

Des conversations où on me dit : Tu sais, Audrey, je connais quelqu’un qui a déjà bégayé il y a très, très longtemps. Le beau-frère de l’ami du coloc de mon cousin bégayait quand il était enfant. Mais il ne bégaie plus maintenant! Il a travaillé TELLEMENT fort pour vaincre son problème. Quand on veut, on peut, il faut juste faire des efforts pour s’en sortir!

(Soupir exaspéré)

Suis-je la seule qui est mal à l’aise par ce genre de propos? Suis-je la seule qui n’aime pas cette allusion à la paresse, aux efforts ou à la volonté? Suis-je la seule qui se culpabilise?

C’est quoi cette association entre le fait de « travailler fort sur sa parole », ce qui permettrait, dans la mentalité populaire, de parler de façon totalement fluide?

Et dites-moi… ça veut dire quoi, au juste, « travailler fort sur sa parole »?

  • Lire à voix haute pendant 30 minutes par jour, tous les jours, même en vacances, le jour de notre anniversaire et à Noël?
  • Encore mieux, une heure par jour? Une heure et demie par jour? Est-ce que ce sera suffisant?
  • Parler avec un accent qui n’est pas le mien, avec un rythme de métronome ou chanter mes mots pendant une conversation entre amis? Bonjour la spontanéité et le naturel!
  • Se priver de dessert au souper en guise de punition si l’on a bégayé sur plus de 10 mots au cours de la journée?

Cessons de culpabiliser sur notre parole! On n’a pas besoin de ce sentiment.

La société me dit : Oui mais Audrey… Tu n’as jamais vu d’orthophoniste, de psychothérapeute, d’hypnotiseur, de magnétiseur ou de thérapeute énergétique avec des chakras pour te débarrasser de ton bégaiement… Et tu ne veux pas te lever à 5 heures du matin pour faire des exercices de respiration et de lecture à voix haute avec des bouchons de liège dans la bouche avant d’aller travailler? L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt! C’est quoi dans une vie, se lever aux aurores pour avoir l’assurance d’avoir une parole parfaitement fluide et exempte de toute trace de bégaiement? Fais une femme de toi!

Je vais vous dire un secret : quand j’étais plus jeune, je pensais que lire des livres à voix haute m’aiderait à moins bégayer. Pendant quelques années, je me suis soumise à ce rituel, tous les jours. Quelques années plus tard, vous savez quoi? Je bégayais toujours! J’ai donc mis fin, du jour au lendemain à cet exercice pénible qui me faisait perdre mon temps. Je me suis sentie libérée d’un poids énorme.

Il y a 3 ans, j’ai terminé mes études et j’ai commencé à travailler de jour. J’ai maintenant, quel bonheur, des soirées libres. J’ai enfin du temps pour moi, pour « avoir une vie ».

La société me dit : Oui mais Audrey…Au lieu d’avoir une vie, comme tu dis, tu devrais plutôt utiliser tes soirées de façon constructive et rentabiliser chaque minute de ton temps! C’est-à-dire, travailler avec acharnement sur ton bégaiement, pour le faire disparaître! Allez hop, au boulot!

Mais au-delà de la gestion de mon temps, ma devise dans le merveilleux monde du bégaiement est : « Pourquoi travailler sur soi quand on peut travailler avec les autres? ».

Je pense de cette manière, puisque j’ai choisi mes batailles. Je ne me bats plus contre mon propre bégaiement, je me bats plutôt pour la démystification du bégaiement dans la société. J’estime que c’est plus rentable.

1% de la population adulte bégaie, sans distinction de cultures, de langues ou de classes sociales. Et on est au 21e siècle dans une époque axée sur les communications, les médias sociaux, la science et l’information. Je trouve donc inacceptable que le bégaiement soit aussi mal connu dans la société.

Je pense qu’il y a tout un travail de démystification, de sensibilisation à effectuer autour du bégaiement. Il faut améliorer l’image du bégaiement dans la société. Rendre le bégaiement acceptable et accepté. C’est pour moi un objectif à long terme. Un travail de longue haleine et en constante évolution, qui nécessite une patience à toute épreuve et une détermination sans failles. Un travail d’équipe. Heureusement, je ne suis pas seule à y consacrer temps et énergie.

Il en reste encore beaucoup à faire. Malgré tout, j’ai de l’espoir pour l’avenir des personnes qui bégaient, pour les enfants qui bégaieront et pour les générations à venir. Le temps où le bégaiement était considéré comme une faute, une tare, un péché ou la marque du diable est loin derrière nous, heureusement.

Sur ce, plutôt que de m’autoflageller car je n’ai pas fait 30 minutes de lecture à voix haute ce matin, je vais me féliciter de tout mon travail acharné accompli dans le merveilleux monde du bégaiement.

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